Pirates d’une autre Indo (texte par Sylvie Claracq)
AU DELA DE L'EQUATEUR.........
Sur un voilier dans l’Indonésie hémisphère nord, une troupe de surfers renoue avec la quintessence du surf trip. Pas de voyage en première classe pour les pirates. Il faut tenter sa chance à l’aventure, et renouer avec l’essence du surf trip.
Par Sylvie Claracq.
Le voyage redevient une aventure hors des sillages encombrés, surmédiatisés, dénaturés. Vers une autre Indonésie, un autre hémisphère. Sur un voilier, navire qui chavire dans son sillage bien des légendes. Le voilier de ce récit, nommé le Scame, tente sa fortune au nord des Mentawai, vers les vagues, trésors cachés des îles. Mais une minute… Le surfeur abandonne t-il un charter de luxe et une destination sûre ?
Est-ce qu’il met le cap vers une fenêtre de swell plus petite, une navigation plus difficile ? Tourne t-il le dos à une région desservie par 50 bateaux charters, pour se rendre dans des îles moins habitées, peu développées touristiquement ? S’aventurer dans l’équateur, où l’on ne peut rien prévoir, où il faut faire confiance au destin ? C’est bien ça. Un véritable pari. Le Scame quitte le port. Au lieu de son itinéraire habituel, il met le cap vers l’ouest. Le vent pousse la frégate. Savoir être un pirate, un voleur de vagues et d’amour, un hardi écumeur. Vivre au jour le jour. Fréquenter les étoiles, dormir dans le ventre des voiles. Traverser l’équateur. Partir de l’autre coté du monde. Mais attendez, il est encore temps de mettre le cap vers les Mentawai. Les doutes sont dans les esprits. Chacun est renvoyé à son individualité. Le voyage dépend du voyageur.
Avertissement au lecteur, signé Sam Lamiroy :
‘Si vous voulez un générique de surf trip sans surprise, un récit vague par vague, cessez de lire. Regardez les photos. Toujours là ? Sur les toilettes, au travail, au lit, sur le canapé ou réellement intéressé ? Curieux peut être ? Et bienvenu. Ce trip a commencé comme la plupart. Il avait le potentiel d’être le meilleur ou le pire des trips, le facteur décisif étant la perception d’événement de chaque individu…’


Celui qui immortalise
Gecko ou la réalité du photographe.
Je commence à tout organiser six mois avant. Je jongle avec les calendriers des surfers. Je cherche un bateau. Pas un charter de luxe et sa zone restreinte du fait de sa consommation d’essence. Mais le Scame pour l’exploration des îles de Sumatra. Ce voilier italien de 22 mètres en acajou, parcourt des distances sans ravitaillement dix fois plus grande qu’un charter de luxe. Enfant, je vivais trois mois par an sur un voilier. Je connais le décalage entre les gens de la voile, tranquilles, et les surfers, excités. La peur de rater la houle est le stress du surf trip. J’ai envie d’être confiant.
On appareille. Me voilà sur le dingy à shooter. J’ai chaud. 45 degrés sous la casquette. Je porte un lycra à manches longues, moins chaud qu’un t-shirt. Ma batterie peut rendre l’âme. L’argentique compte 36 poses. Le numérique dépend de la carte mémoire. Pourvu qu’elle ne prenne pas fin au départ d’un surfeur sur une vague. Le dingy bouge. Un gros téléobjectif est lourd et stable. Il faut le tenir à bout de bras. Cadrer, avoir la bonne mise au point, anticiper. Autre session. Je vais sur le reef pour shooter d’un autre angle. J’observe les pêcheurs. Je me dois d’être le témoin de tout. Sur une île, un vieil homme, machette à la main parle fièrement de son île. Une guenon tombe amoureuse de la Jonquette.
À Nias, c’est les embouteillages. À Bawa, la jungle a repris ses droits, la vague a perdu son ancienne gloire. Sur le pont, jour de tempête, tout le monde joue les pirates, le ciel est noir et la mer blanche. J’immortalise le surréalisme d’une tenue de spider man rose de Teiki sur fond de palmiers. Dernière session. Camera board et water shot, je mise sur tout. La dernière vague d’Éric est le seul watershot exploitable du trip. C’est étrange un surf trip, parfois ça tient à la dernière vague de la dernière session. Ce trip est qualitatif en images, et n’a rien d’artificiel. C’est ce que je voulais. Renouer avec l’aventure, l’exploration, principe même du surf trip.
Celui qui connaît l’océan
Teiki Ballian, ou la vie d’un fils de skipper.
Français, et rarement en France. Je vis avec ma famille sur le Scame, un magnifique voilier construit en Italie. Mes parents m’ont amené autour du monde. Je les ai toujours suivi. Ma plus longue traversée sans toucher terre a duré 16 jours et demi, des îles Galapagos aux Marquises.
Depuis douze ans avec ma passion du surf, mes parents me suivent. Nous naviguons entre l’Indonésie pour le surf et la Thaïlande pour la voile. Le surf n'est pas un tourisme de masse et peut s'intégrer dans les îles. Une activité à succès se multiplie rapidement. Ici, les bateaux affluent. La population des îles a un besoin immédiat de survie, et n’est pas bouleversée par le tourisme surf.
Malgré tout, leur quotidien est agressé par l’abondance de produits de consommation qu’on ballade sous leur yeux. L’évolution n’est pas regrettable, si les habitants des îles arrivent à profiter du tourisme. Surf Aid organise des programmes d’aide à la santé et l’éducation. Les bateaux paient des taxes au gouvernement des îles. Dans tous nos voyages, on aide au coup par coup, ceux qui sont à portée de mains.
La vie sur le bateau est écologique et routinière. On produit et économise notre énergie, on évite d’utiliser le moteur. L’entretien et la marche du bateau occupent une grande partie du temps. La liberté c’est de pouvoir hisser les voiles et tourner la page. Mais, la vie sur le bateau est tyrannique. Tout tourne autour du bateau, tout doit fonctionner sans trop dérailler. La difficulté est de concentrer dans un seul endroit, le travail, la vie, les vacances. Mes parents ne quittent jamais le bateau. Moi, je pars pour les regattes et les surf trips. Recevoir à bord est une fête. Ce trip en particuliers, où je rencontre Gecko et des surfers pros. L’ambiance à bord dépend de la bonne humeur de chacun. Tout peut s’effondrer, si certains ne sont pas heureux d’être là. Le prochain trip arrive bientôt et l’expérience sera différente.



Celui qui tombe amoureux
Micah Lester ou le rêve récurrent
Je ne sais pas à quoi m’attendre. Je prends l’avion seul d’Australie. Je rencontre le groupe à l’hôtel. Je suis le seul à ne pas parler français, ça promet des jours de solitude. 20 heures de mal de mer. Je dors sur le pont avec la Jonquette, véritable Juke box. Il chante toute la nuit. Le lendemain, une droite au milieu de nulle part. Je me prends à penser à de meilleures conditions. Ce sentiment s’efface. Arrivés sur le spot, je ne souhaite plus la perfection. Le spot est fracassable. Les gars décollent des airs sur chaque vague. Je suis époustouflé. Le voilier part vers le nord au travers d’une infinité d’îles paradisiaques. Je pressens quelque chose de fantastique aux alentours. Le meilleur reef break que j’ai jamais vu ! Des barrels à chaque vague. Personne ne pense à faire un turn. Après quelques heures, le swell tombe. Il ne reste qu’à partir. Je pleure presque. Il y aura d’autres vagues. Des droites, des gauches. Nias, très fun. Bawa, six pieds. Tous assurent. On pimente le tout en jouant nos vagues au poker. Parier nos précieux trésors conquis après des milliers de kilomètres parcourus. Jouer avec Eric est dangereux. Il ne connaît pas les règles, bluffe et l’emporte. J’apprends des mots de français. Beaucoup deviennent de bons amis. L’équipage est très sympathique. Teiki surfe incroyablement bien. Pour s’assurer les meilleurs vagues possibles, on navigue 6 heures chaque jour ou 12 heures dans la nuit. Les vagues sont superbes, de vrais skateparks. Le trip est magnifique, pourtant, chaque nuit, mes rêves se dirigent vers mon amour. Je brûle du désir de la surfer de nouveau.

Celui qui brave son mal de mer,
Jonquette ou le verre à moitié plein.
J’étais en CM1. J’avais neuf ans. Je suis parti en classe de découverte en Irlande. 20 heures de bateau sous la tempête, un cauchemar. Si arrivé à Corn, on m’avait dit que 15 ans plus tard, je passerai deux semaines dans un bateau entre les îles du nord de l’Indonésie, je me serais dirigé vers une carrière de football ou de ballet. La perspective de passer 15 jours au soleil à surfer des vagues parfaites peut faire oublier le mal de mer. Secoué par les vagues, brûlé par le soleil, arrosé par les averses, je suis malade en mer et épuisé par 20 heures de traversée. Le soleil se lève sur l’Archipel des îles Telos, bien que le swell ne soit pas significatif, à l’eau ! Les efforts sont payants. La houle entre, donnant un aperçu de la qualité des vagues. Une droite qui double au take off, sans tube à cause d’un léger vent off shore. Une gauche, l’après midi, offre de beaux murs massifs et rapides de 2m50 en série, dans une eau limpide et chaude. Mention spéciale à Éric, le tube de la journée.
Le jour suivant, la découverte d’une longue droite tubulaire et rapide dissipe les doutes liés à notre destination. Plus tard, on se retrouve en plein champ de bataille. La guerre fait rage au Mentawai entre surf camps et charters boats. Certains camps s’approprient des vagues, empêchent les bateaux de s’y rendre. L’équipe fait les frais d’une bataille et met les voiles. Direction Hinakos, îles frappées par le tremblement de terre de 2004. L’île de Bawa est très touchée. Le reef autrefois immergé ressort de deux mètres au dessus de la surface. Les sections de cette vague anciennement légendaire ne connectent plus. L’inside réserve encore de bonnes surprises. Mais le placement est hasardeux.
Retour au voilier… Je suis à l’avant. Ça balance avec la houle de face. Pendant les longues traversées, je me réveille en lévitation. L’instant d’après, je m’écrase contre mon matelas. Être cloîtré avec des garçons sur une coquille de noix peut créer des tensions. Qui a eu la bombe ou la bonne photo, qui a ragassé, qui a utilisé toute la crème solaire... Rien de trop cérébral au programme. Un surfeur est un surfeur. Repas, surf, backgamon et lecture. Et quelques à cotés… En allant surfer la vague de Nias, les locaux taxent dans l’eau et harcèlent hors de l’eau pour vendre un t-shirt ou une sculpture en bois. Je perds patience. J’en agasse un à qui j’avais donné mon argent et mon board short. Il faut fuir pour éviter une pluie de coups de machettes.
Et il y a les troquets de pirate ignorés des charters, et bien connu des bretons. On déambule une nuit dans la rue de Telo. Des sourires. Quelques regards curieux. Un bon bar de pirates avec une salle de billard pour une heureuse trêve à mon mal de mer.


Celui qui partirait de nouveau
Eric Rebière ou la trêve du compétiteur WQS
Je viens de passer un moment sans surfer. J’ai envie de maigrir, de surfer de bonnes vagues. Je veux rester des heures dans l’eau. Le bateau est moins rapide et stable, qu’à l’habitude. C’est compensé par la gentillesse de la famille de Teiki, les repas et récits incroyables, et surtout l’apprentissage de la voile. Tout le monde essaye d’être le plus motivé possible. Sam est un lord anglais, toujours gentil. J’apprends à connaître Micah. Je l’apprécie beaucoup.
La qualité de son surf fera parler de lui. Teiki est très gentil. Thomas est heureux en toute circonstance, même quand on le réveille avec de l’eau aux fesses. Quant à Hugues, je ne lui parle pas trop. Je ne l’apprécie pas. Ce trip est super, avec deux jours de vagues incroyables. On découvre des endroits différents et des vagues un peu partout. J’apprends à jouer au poker. Je cherche à améliorer ma technique du tube en Indonésie. J’essaye des positions dont Sancho m’a parlé aux Canaries. Mettre la hanche dans l’eau à certains moments du tube.
L’ambiance sur le bateau –si on enlève Hugues – est parfaite, la cuisine aussi.
L’attitude nécessaire pour ce trip est de se concentrer sur l’instant présent, sans trop songer à ce qu’on va découvrir. C’était une superbe aventure. Je repartirais bien.

Celui qui ne voulait pas être censuré
Hugues Oyarzabal ou le mécontentement
Ma première expérience d’un boat trip est de 15 jours aux Mentawaii dans des conditions de perfection absolue, des vagues incroyables tous les jours, une équipe de surfeurs et photographes en parfaite osmose, un skipper hyper cool, de la nourriture royale tous les jours, et la climatisation dans les chambres afin de faire baisser la température du corps pour récupérer après une longue journée de surf. Je sais qu'il est dur de rééditer le même trip, mais je m’attends à surfer des vagues indonésiennes au moins fracassables...
C'est la deuxième année consécutive qu'on nous envoie en trip sur des endroits peu ou pas connu pour changer, car les magazines saturent des destinations classiques tel que Mentawai, Maldives, etc. Ce trip donne une heure de barrels en quinze jours. Soit trois bon barrels chacun en quinze jours. Mon plus mauvais record.
Le reste des vagues surfées est digne des Maldives, et encore je suis gentil… certains spots sont dignes de Parlementia à un mètre... Pas de climatisation dans nos chambres. Je passe mes nuits à transpirer comme un fou dans le lit.
Et monsieur le capitaine du bateau nous explique ces théories sur le respect de la nature, le fléau de la surconsommation des bateaux charters en Indonésie... On me dit que je suis trop exigeant. Mais débourser 3500 euros pour quinze jours donne le droit de dire son mécontentement...
Ce genre de voyage s'appelle un FIASCO et dans le futur je ferai en sorte de flairer les trips fiasco et de les refuser...





Celui qui renaît en surf trip.
Sam Lamiroy ou l’aptitude au bonheur
Pour concevoir ma version du trip, vous devez, dans une certaine mesure, me comprendre. Il y a six mois, ma perception des choses a changé, quand mon père est décédé dans un accident de la route. Un mécanisme s’est déclenché. Ma vie s’est recentrée sur ce qui importe vraiment. Faire le maximum de ce laps de temps qui m’est donné. Ce qui me ramène à notre premier sujet. Choisir entre un voilier remué par les flots, et un yacht confortable.
Sans hésiter, option numéro un. Surtout avec LA vague au shape le plus parfait que vous ayez pu surfer, une superbe famille vivant sur l’océan, et la meilleure nourriture possible. Songez un peu… agneau rôti, crevettes grillées, poisson frais, tajine marocain... Avec de tels miracles culinaires, tout se passe bien. Il faut certes endurer quelques mers difficiles, et des jours de petites vagues.
Deux à quatre pieds super fun, des droites et des gauches sympas. Cinq gars à l’eau. L’horreur. Le dur labeur. Sans oublier les sessions épiques. Cinq à six pieds. De parfaits barrels. L’esprit peut jouer des tours, et imagine la même vague à dix pieds. Soudain prendre un barrel de 8 secondes debout ne suffit plus. Le sens de la réalité s’effrite. L’aptitude à profiter du moment présent se perd. L’ego gâche tout. Passer deux semaines sur un bateau dans l’océan, sans télévision, téléphone, email, ou deadlines, offrent beaucoup de moments précieux comme un barrel ou une bière entre amis.
L’océan phosphorescent, les dauphins suivant le bateau, les îles solitaires, les jeux de poker, les étoiles filantes comme des feux d’artifice. La famille de ce bateau a cette vie. Daniel et sa femme Janine ont toujours voyagé autour du monde. Le Scame est leur maison depuis 27 ans. Ils ont réalisé trois tours du globe. Une vie de liberté. Ne vous méprenez pas, vivre sur l’océan n’est pas fait pour tout le monde.
Le seul chemin vers la réelle liberté et l’épanouissement personnel ne consiste pas à vendre son T3 pour acheter un voilier et partir. La réelle leçon de vie est de poursuivre et réaliser ce qui nous rend heureux. Se concentrer sur le choix de départ malgré les moments difficiles. Écarter les fausses déceptions. Ne pas se plaindre, ne pas être grognon. Mais sourire. Ce voyage est un superbe trip.




Le vent pousse la frégate. Savoir être un pirate, un voleur de vagues et d’amour, un hardi écumeur. Vivre au jour le jour. Fréquenter les étoiles, dormir dans le ventre des voiles. Traverser l’équateur. Partir de l’autre coté du monde.
Le voyage dépend du voyageur.
Sur le pont, jour de tempête, tout le monde joue les pirates, le ciel est noir et la mer blanche.
Soudain prendre un barrel de 8 secondes debout ne suffit plus. Le sens de la réalité s’effrite. L’aptitude à profiter du moment présent se perd. L’ego gâche tout......
On joue nos vagues au poker nos précieux trésors conquis après des milliers de kilomètres parcourus..........


fin du voyage!!!!